Hiver et 3ème genre, voyage déroutant au pays des Inuits

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A la suite d’un grand déluge, apparurent deux buttes de terre d’où jaillirent deux hommes. Se sentant seuls, ils projetèrent de se reproduire et l’un pris l’autre pour épouse. L’homme-époux féconda l’homme-femme et, à l’approche de la venue de leur bébé, ils se posèrent la question de la voie par laquelle celui-ci allait bien pouvoir sortir. L’homme-homme invoqua alors un chant magique : « Inuk una, usuk una, paatuluni, nirutuluni, pou pua pou ! » (« Cet être humain ! Ce pénis ! Qu’une ouverture s’y forme, assez spacieuse ! Ouverture, ouverture, ouverture ! »). Le pénis se rétracta alors, laissant la place à une fente. C’est ainsi que naquirent les Inuits.

Peuple peu ou mal connu, les Inuits ont un rapport différent du notre aux questions de sexe et de genre. Pour cette société, qui s’est organisée au cœur de l’hiver astral, là où la voûte céleste se reflète dans celle de l’iglou, un pénis peut se rétracter après une naissance, un homme peut devenir une femme et inversement et il existe, en plus des deux genres que nous connaissons, un troisième : le chamane, qui transcende les deux autres.

A travers les travaux de Knud Rasmussen, père de l’« esquimaulogie » et surtout de Bernard Saladin d’Anglure, anthropologue et professeur émérite à l’université de Laval (Québec), il est possible de plonger au cœur de cette culture hivernale.

Qui sont les Inuits ?

Communément appelés les « esquimaux » depuis le début du 17ème siècle, les « Inuits » (terme qui signifie en inuktitut : « êtres humains ») sont un peuple d’autochtones vivant dans les régions arctiques de l’Amérique du Nord. Ils comptent près de 150 000 représentant pour un territoire total de près de 10 000 kilomètres, s’étalant de la Sibérie orientale à l’Est du Groenland.

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En dépit d’une christianisation forcée par les colons européens, la société Inuit reste très marquée par la culture Thulé, dont les origines remontent, vraisemblablement, à plus de 2000 ans.

Une société sous domination masculine mais où l’homme peut être une femme

Comme nombre d’organisations sociales, la société Inuit est une société largement soumise à la domination masculine.

La nuance, cela dit, selon Bernard Saladin d’Anglure, dans une interview donnée au site internet regards.fr, est que, contrairement aux nôtres, les noms esquimaux ne sont traditionnellement pas genrés. Pratiquement chaque individu possède des noms qui lui confèrent une double identité de genre.

Dans la tradition Inuit, on croit en la réincarnation et, en ce sens, un ancien, va donner son nom à un enfant qu’il apprécie afin que celui-ci lui apporte sa protection dans sa prochaine vie. C’est ce que l’on appelle son « nom âme ». Le concept est un peu compliqué à comprendre. Admettons qu’un homme ait un fils et une petite-fille et qu’il donne son nom à sa petite-fille. Le père de cette dernière l’appellera alors « papa », alors même qu’il s’agit d’une femme.

Il faut, en plus, ajouter à cela le fait que les parents Inuks tiennent à avoir au moins un garçon et une fille, afin d’assister, dans leurs tâches respectives le père et la mère. En ce sens, en cas de déséquilibre biologique, dans la fratrie, si l’adoption reste possible, il n’est pas rare d’élever un garçon comme une fille ou une fille comme un garçon.

A la puberté, cela dit, la fin du travestissement et de ce que Bernard d’Anglure appelle la socialisation inversée, peut être la cause de « grandes souffrances ».

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Le sexe peut changer avec la naissance, la place faite aux intersexués

La société Inuit accorde également une place prépondérante aux Sipiniit, ces enfants dont, selon nombre d’accoucheuses, le pénis se rétracte, après la naissance, pour laisser place à une fente ou inversement. Au-delà, ici, du parallèle que l’on peut dresser avec le mythe fondateur Inouit, un rapprochement est possible avec la notion d’intersexués, des personnes dont le genre ne peut être déterminé par la simple observation des organes génitaux. Ils représenteraient, en fonction des estimations, entre 1 et 4% de la population mondiale.

Si, en Occident, ils sont « forcés » de rentrer dans la case d’un des deux sexes masculin ou féminin, chez les Inuits, ils reçoivent, au contraire, une double socialisation et occupent souvent des rôles clés dans les communautés.

Le chamane, une autre manifestation du troisième genre

Très présent dans les rôles traditionnellement attribués aux Sipiniit, le chamane est, de manière général, celui qui fait le lien entre les humains et les animaux, les vivants et les morts et entre les hommes et les femmes. En ce sens, il transcende la notion dualiste de genre, qui s’applique majoritairement au reste de la communauté.

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Saladin d’Anglure raconte ainsi qu’il existe, un vieux manteau de chaman, conservé au muséum d’histoire naturel de New York. Un manteau de « femme », fait pour un chaman « homme ». Une preuve, parmi tant d’autres, qu’il existe bien, dans le grand nord, un troisième genre, socialement supérieur aux autre, loin, bien loin, de notre conception binaire de l’humanité.

Le troisième genre, entre construction sociale et réalité biologique

Au final, Bernard Saladin d’Anglure regroupe la socialisation inversée, la double-socialisation et le statut des chamanes sous une même appellation de « troisième sexe social » ou encore « troisième genre ».

Celui-ci correspond à la fois à une réalité sociale et à une réalité biologique puisque l’éducation se fait en fonction des caractéristiques physiques, des capacités et du sexe biologique de chaque enfant.

Cette spécificité s’est vue menacée, d’abord, par la christianisation de la société Inuit, puis, dans les années 70, par l’attribution systématique, par l’administration canadienne, du nom du père, aux enfants.

La conception inuk du genre n’est certes pas une vérité absolue. En matière de genre, il n’y a peut-être pas de vérité en soit et il est évident qu’elle répond ou a répondu à des besoins de répartition d’une population limitée en nombre mais elle a le mérite, pour que l’on s’y intéresse, de chambouler un peu notre vision dualiste, bien souvent, trop étriquée, de la société.

Une petite bouffée d’air frais, au cœur de l’hiver, qui nous invite à une réflexion sur nous-même et à la remise en question de la nécessité de coller une étiquette sur ce qu’est l’autre et sur ce que nous sommes nous-même.

Et toi, que penses-tu de la société Inuit ou de la vision binaire des genres au sein de notre propre société ?

T’y reconnais-tu ?

Gary

A propos de Gary

Étudiant en journalisme et cow-boy de l'espace à mes heures perdues, je suis passionné d'écriture depuis que j'ai l'âge de tenir un stylo. Féministe convaincu, je verse beaucoup dans les questions de genres et d’égalité des sexes. J'espère que mes articles vous feront réfléchir ou vous fileront la patate. C'est pour ça que j'écris. ;)

2 commentaires sur “Hiver et 3ème genre, voyage déroutant au pays des Inuits

  1. Intox

    Merci pour cette découverte Gary~
    Je ne connaissais pas du tout cette culture, c’est intéressant de s’ouvrir au reste du monde et de prendre en considération les choses sous un autre angle que ce que l’on connait.

    Répondre

    1. Gary
      Gary

      Merci à toi d’avoir lu et commenté. Si tu veux en apprendre plus sur la culture Inuit et leur notion de troisième genre, je te conseille vraiment les travaux de Claude Lévi-Strauss, disponibles en ligne. 😉

      Répondre

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